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le travail de la guitare




Le travail de l'instrument, c'est la partie la plus ingrate, la face cachée de l'iceberg, malheureusement, la partie essentielle, la seule qui permette, à mon sens de faire la différence. J'ai une conception moyenâgeuse du travail de l'instrument qui associe la production de l'effort à la performance. Elle est certes abusive, mais très réaliste : "le travail finit par payer", et comme "il n'y a pas de fumée sans feu", on ne pourra pas "faire d'omelette sans casser des œufs", puisque "c'est en forgeant qu'on devient forgeron".

Je peux, en cherchant un peu en trouver d'autres, mais c'est le moment d'entériner l'ensemble de ces maximes stakhanovistes sous un seul et même concept : les miracles n'existent pas, et c'est par les répétitions mécaniques que les réflexes digitaux comme musicaux se forgent : une gamme, un accord, un tempo, ... ce sont des éléments qui constituent un patrimoine musical très personnel, patrimoine musical qui n'est maîtrisé qu'à la condition de la parcourir et parcourir encore et encore.

C'est donc par la pratique et la répétition que les acquis se forgent, tant sur le plan théorique que pratique : une gamme sera identifiée auditivement, appropriée théoriquement et pourra être jouée pratiquement (rapidement), que si elle a été répétée à divers endroits sur le manche, à l'envers, à l'endroit, avec des sauts de notes, de cordes, et à différents tempi. Son interprétation diffèrera en fonction de l'attaque, des vibratos, et l'expressivité ainsi que la sensation de maîtrise ne pourront se dégager qu'à compter d'un certain nombre de répétitions et d'interprétations, de variantes...

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"Fais tes devoirs !"

Pire encore, c'est la répétition qui va favoriser le toucher, l'exécution, la fluidité, l'attaque, ... l'interprétation. C'est-à-dire que la pratique répétitive permet non seulement de développer le repère et le réflexe d'interprétation, mais elle suscite d'autres facultés comme l'improvisation, la musicalité. À force de répéter, on s'approprie mécaniquement la gestuelle et l'on développe l'assurance permettant de prendre un risque, varier le tempo, l'attaque, le toucher, l'expressivité d'exécution, qui font que la musique est tout sauf de la mécanique.

La guitare apporte cette expressivité liée au façonnage de la note : plus simple que le violon sans frette où la note doit être créée, la guitare, comparée à un piano (sommairement et abusivement résumé ici à la frappe plus ou moins intense d'un maillet sur une corde) permet de travailler le rendu de manière expressive : bend, vibrato, attaque, appogiature, slide, ... la note est produite après une série d'effets qui la mettent en valeur, ce qui permet de distinguer deux interprétations différentes, de donner une personnalité à son interprétation.

Un raccourci rapide peut alors être fait : travailler l'instrument permet de développer son expressivité, ce qui sous-entend qu'un bon nombre de répétition a permis de s'approprier de l'élément théorique sous-jacent (accord, gamme, ...).Et dans les faits, un bon partage d'expérience avec de meilleurs que moi m'a conduit à ne considérer qu'une chose : être doué ne suffit pas, il faut en plus travailler plus que quiconque pour être encore meilleur.

Je reste donc convaincu que les plus techniques de vos idoles virtuoses de la 6 cordes (voire plus) sont des acharnés de travail. Tous les meilleurs ont dû s'épancher sur une méthode de travail et de progression financée de manière indigne par les plus prestigieuses des maisons de production ou d'édition. Tous ont prodigué les bénéfices de l'aller/retour au métronome, tous ont donné les trucs d'exécution des plans de leur album du moment (un peu de promo), filmés ou enregistrés à fond la caisse, tous ont donné dans le déballage de manche.

Toutefois, personne n'a eu l'autorisation de dire qu'il fallait développer sa propre méthode de travail et de progression, car il fallait adapter son travail à son niveau et à ses objectifs. Et c'est plus facile à dire qu'à faire : un regard extérieur, une prise de recul sont alors indispensables pour estimer l'ampleur des dégâts. Car comme pour la pratique d'un sport, il s'agira de développer ses points forts et progresser sur ses points faibles. Mais il s'agira aussi d'y trouver une certaine motivation, la pratique d'un instrument étant l'un des exercices les plus rébarbatifs (en tout cas pour beaucoup autant que courir sans autre but que la perte de poids sur un tapis de gym !).

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Progresser, s'améliorer, ... et travailler encore et encore...

C'est dans cette optique de progression, d'amélioration, qu'un professeur est un élément à la fois efficace et fort utile : donner un avis sur son jeu est difficile et peu objectif. Il faut faire preuve d'autocritique et d'un sens de l'analyse qui doit permettre de définir les points à améliorer et la méthode pour y arriver, ce qui, vous l'accorderez, n'est pas chose intuitive... Il faut dans tous les cas s'enregistrer, se réécouter ou demander à quelqu'un de le faire objectivement, puis redéfinir un objectif à atteindre et ... s'y mettre.

C'est un sacré boulot que d'analyser, interpréter et fixer des objectifs. C'est un autre sacré boulot que de s'y mettre. Mais c'est aussi un sacré boulot que de mesurer sa progression, savoir quand l'objectif est atteint, quand le nombre de répétition a été suffisant pour que l'acquis soit un automatisme (pratique si l'on doit jouer le même plan tous les soirs, toutes les semaines) et comment l'améliorer encore et encore, comment en faire un plan à soi, se l'approprier et l'insérer à bon escient dans son jeu de la manière la plus musicale et naturelle possible.

Et ça, ça passe par de nombreuses étapes, remises en causes, prises de recul, définitions de plans d'actions, et bien sûr plusieurs heures de pratique. Un principe d'amélioration continue de la qualité de son jeu, qui, s'il a probablement été modélisé dans des méthodes dignes des meilleurs ouvrages "développements personnels", reste à être éprouvé. Peu ont insisté sur ces trois deux facteurs essentiels :

Comme pour un médicament, la pratique inappropriée présente un risque et le non respect des doses prescrites peut entraîner des effets secondaires : trop pratiquer certains enchaînements conduit à développer des automatismes plus ou moins favorables. L'abus de pentatoniques conduit à "sonner bluesy" sur des plans où ces références sont peu opportunes, ou sonnent "standard" : on a donc une forme de dépendance ou d'accoutumance. Il y a ensuite l'excès, comme pour les médicaments qui peuvent entraîner des tendinites (écarts importants) ou exiger un certain échauffement (on ne prend pas n'importe quel cachet à n'importe quelle heure de la journée).

Ces parallèles, s'ils sont amusants sur le papier, sont toutefois indispensables à prendre en compte de manière très sérieuse dans la "prescription" d'une quelconque "posologie guitaristique" : il semblerait que la mise en garde soit aussi délicate à prendre en considération par anticipation, on découvre souvent bien trop tard sa tendinite ou son manque d'échauffement. Comme pour un grand sportif, un coach permettra de forcer à la mise en garde, mais pour ce qui est de l'autodiscipline, c'est tout autre chose...

Enfin, comme pour un traitement à vie, le travail de l'instrument ne peut être interrompu longuement sous peine de constater des régressions de niveau, et il est aussi sujet à des évolutions constantes : si le travail des placements et de la coordination MD-MG est une constante, le travail des bends, des slides est peut être attendu dans certains styles et pas dans d'autres, pour un exercice précis et pas pour un autre... Des exercices acquis peuvent revenir de manière régulière sans entamer un traitement de fond, pour simple contrôle de routine, ... il faut réellement "doser" en regard des objectifs.

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Elaborer un plan de travail, c'est donc un ouvrage récurrent, adapté à chacun, et qui consiste à établir des suites d'exercices courts à répéter souvent et destinés à répondre à une liste d'objectifs. Il complète un "traitement de fond" qui est à déterminer au cas par cas, souvent composé d'exercices d'échauffement et/ou de synchronisation, puis de diagrammes des principales gammes et/ou modes.

Des résultats sont obtenus en privilégiant des séances courtes, fréquentes et diversifiées. La durée est une donnée importante : pour un amateur, rien ne sert de pratiquer jusqu'à l'écoeurement, autant "basculer" dans le travail d'un morceau qui sera plus fun. Toutefois, il est recommandé de pratiquer au moins 45 minutes, afin que le complexe tendineux et musculaire puisse efficacement être sollicité (comme dans le cas d'un sport). De courtes séances permettent de ne pas trop "voler" de temps à son boulot, sa famille et d'autres loisirs, et ainsi permettre aux sessions d'être répétées assez souvent dans une même semaine.

On a pu lire par-ci et par-là que les guitar heroes jouent 10 heures par jour, mais on parle d'un contexte très particulier qu'il n'est pas souhaitable de traiter ici : pendant combien de temps ont-ils tenu ? Pour combien d'argent ? Est-ce bien réel ? Est-ce bien nécessaire ?

Car la récurrence du travail est un vecteur d'atteinte des résultats tout aussi important : la fréquence des séances de pratique conforte dans l'acquisition mécanique, musculaire, théorique, musicale, ... les résultats sont bien meilleurs si les exercices sont étalés sur plusieurs séances rapprochées (3 séances d'un heure dans la même semaine) que lors d'une session lourde et moins fréquente (3 heures une après-midi dans la semaine). En plus du côté rébarbatif, on constate une plus grande acquisition lorsqu'on répartit les séances dans un laps de temps plus long.

Le fait que le travail soit diversifié permet, comme pour la nourriture, de ne pas lasser. Manger des pâtes tous les jours, c'est certes le régime des coureurs cyclistes professionnels qui nécessitent beaucoup de sucres lents, mais ça peut aussi rapidement devenir dégoûtant ou même écoeurant. C'est donc en variant les exercices, les styles, les tempos, que la routine ne s'installe pas et que le travail devient moins rébarbatif.

J'insiste sur ces variations, notamment sur les styles, car si la diversité peut paraître secondaire, je doute toutefois d'un programme monostyle orienté métal qui ne ferait des incursions dans le jazz ou le classique pour apporter une bonne variété... trop de métal peut tuer le métal, et je crois que personne, même parmi les plus passionnés, ne pourrait "tenir" 20 jours un plan de travail composé de 8 ou 10 exercices (45 minutes) construits sur des chromatismes, joués en ultra saturation, à 150 battements à la noire !

Reste encore une notion tout aussi importante : il est préférable que l'objectif soit mesuré séance après séance (on a tous des jours "sans") et que l'on note l'efficacité du programme. Dans tous les cas, je recommande une bonne vieille méthode de cahier, règle + crayon, avec la tenu d'un agenda, la note d'évaluation de la séance, la mesure de la progression toutes les 5 séances, la note des digressions, le modifications du programme, ... C'est encore le meilleur moyen de mesurer l'efficacité de son travail, et de motiver pour travailler certains points plutôt que d'autres.

À ces séances de travail de l'instrument, je préconise des séances complémentaires d'écoute : varier les écoutes et les styles de musiques ou revenir sur des morceaux que l'on croyait acquis pour à nouveau comprendre sous un nouvel angle, l'instrumentation, la composition, ... Son jeu évolue, ses goûts aussi, et l'approche d'un morceau entendu il y a quelques mois, est souvent bien différente lorsque l'on a progressé. La nouvelle écoute conduit à reconsidérer le morceau différemment, et permet de construire un univers musical plus varié.

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L'agenda que respectent les élèves 4 fois par semaine lors des sessions extrascolaires en niveau supérieur (équivalent au lycée) en Amérique du Nord (Canada et USA)... Un seul mot, intense !

Aux mêmes séances de travail de l'instrument, ou d'écoute, je recommande des séances de jeu, tout simplement pour la finalité de l'instrument. Le jeu peut être pratiqué par-dessus une source audio, mais il peut aussi, pour les plus privilégiés, être pratiqué en groupe (d'autres séances de travail seront alors complémentaires et nécessaires pour la pratique de jeu en groupe). Le guitariste a démarré l'instrument pour faire autre chose que des exercices qui sont en quelque sorte un entraînement ou une rééducation.

Pour comparer la guitare à un sport, il s'agit là d'un aboutissement : le sportif veut la course ou le match, pour le guitariste, c'est le jeu qui est alors l'atteinte de cet objectif ultime, à la fois très compliqué mais ô combien gratifiant. Ce jeu "par-dessus le disque" auquel tous les meilleurs ont fait allusion en évoquant les séances d'entraînement, cette fonction que tous les constructeurs d'effets ou d'amplis permettent en proposant sur leur matériel l'entrée pour une source audio auxiliaire...

Enfin, il faudra de nécessaires séances complémentaires pour maîtriser son set de matériel : beaucoup de débutants croient qu'en achetant un certain matériel, il n'y a plus rien à faire. Si c'est en partie vrai, les équipements sont de plus en plus simples à paramétrer, il n'en reste pas moins la nécessité d'adapter le gain à ses attaques, de disposer d'un son qui corresponde à son jeu. Si des séances spécifiques sont indispensables, elles doivent être peut-être moins fréquentes que les séances de pratique. S'enregistrer est là encore un bon moyen de corriger ses erreurs, et de permettre de moins mettre de disto ou de supprimer un chorus envahissant, ou encore de caler le delay sur le tempo.

D'autres séances complémentaires doivent aussi être prises en compte, notamment celles liées à la prise de son, à l'enregistrement, mais aussi, je l'évoquais plus haut, au jeu en groupe. Ces séances seraient de toute façon à prendre en compte de manière séparés à celles du travail de l'instrument, essentielles si elles sont à considérer avec sérieux : un bon matos, un bon groupe et un jeu minable n'a jamais conduit aucun guitariste aux sommets de l'Olympe de la six cordes.