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une seule guitare, la fidélité du guitariste




Une seule guitare ? Comme le chimpanzé, l'homme vit de préférence en communauté, et reste fidèle à sa compagne durant de nombreuses années, voire toute une vie. C'est donc un raccourci rapide qui a fait que, très naturellement, certains ont expliqué cette étrange fidélité du guitariste à son instrument.

Il n'en reste pas moins un vulgaire outil d'expression pour beaucoup. Certains collectionnent, d'autres varient, mais au contraire, beaucoup bichonnent, customisent et même dorment avec. Le rapport du guitariste avec son instrument est parfois étrangement abusif comme parfois complètement détaché.

Et si des règles de conduite, morale en tête, réprouvent (de moins en moins) le fait de changer de partenaire, rien n'est établi quant aux instruments de musique, sinon quelques contrats d'endorsement et d'exclusivité dont les plus chanceux (il faut le reconnaître) ont fait les frais. Cela peut paraître stupide pour une partie des lecteurs de cette section, d'autres comprendront et, gênés, rougiront de leur attitude, mais je me devais d'en faire une petite parenthèse.

En effet, lors d'un concert, on remarque que les guitaristes, pour des effets de style, de scène ou purement des contraintes sonores et/ou techniques changent d'instrument. Mettant de côté les problématiques d'accordage ou de remplacement de corde par le guitar-tech, ces changements sont liés à plusieurs raisons :

Ça, c'est lors d'un concert, sur scène, dans le cadre d'un jeu live. Pourtant, c'est aussi parfois le cas pour la réalisation d'un album : le modèle signature rouge est associé à tel album (dont étrangement la pochette rappellera les mêmes coloris), le morceau Tribute To Hendrix est aussi systématiquement repris avec une Strat, même si ce n'est pas la guitare de prédilection du guitar-heroe.

Enfin, on a aussi les inconditionnels de l'instrument, et pas seulement d'une marque, mais d'un modèle, voire d'un instrument en particulier. Les anecdotes ne manquent pas, mais là encore :

Pourquoi tant de différences de comportement avec sa ou ses belles ? Pourquoi certains changent de guitare comme de chemise, et d'autres seraient amoureux fous d'un seul même instrument au point de ne plus le changer ?

Il faut exclure alors les phénomènes exogènes : le débutant fauché n'a qu'une seule guitare faute de moyens... qui dit qu'il n'en possèderait pas cinq ou six ? De même, souvent ce même débutant qui s'est "fait" à la forme d'un manche, à sa guitare, semble ne plus pouvoir en changer, maladroit lorsqu'il en tient une autre en main...

Il faut réellement considérer le propos avec plus de recul et prendre en compte la raison du changement : je doute que Brian May, le guitariste du célébrissime groupe Queen, n'ait réalisé toute sa carrière qu'avec une guitare fabriquée à ses 17 ans faute de moyens financiers... l'argument est sentimental, et s'il a joué quelques infidélités sur une Telecaster ou quelques Ovations acoustiques (ce n'est pas le même instrument !), il est globalement resté fidèle à sa Red Special.

Comment mène-t-on une vie de guitariste à un haut niveau international avec un seul et même instrument ? En prenant soin de lui, évidemment, voyageant (d'après la légende) en cabine avec lui, et non en soute comme le reste des bagages encombrants. En réalisant les opérations de maintenance avec soin, toujours par le même "docteur"...

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S'il en est qui ont pu réaliser ce type de combinaisons durables, c'est à force de précautions et de soins, mais aussi, dans le but de cultiver un son unique, une image fidèle, tout au long de sa carrière. Car si la prouesse de longévité est remarquable, l'analyse du son également : une seule guitare, ça veut dire arriver en extirper la moindre des nuances de jeu, la moindre variation tonale, le moindre changement sonore...

Ne posséder qu'un seul instrument force à se pencher sur tous les réglages, toutes les techniques de jeu possibles et tous les compléments et autres artifices sonores permettant de couvrir un éventail de sonorités varié et souvent très riche. Pour May, le toucher, le son en font un guitariste si caractéristique qu'il est identifiable immédiatement, même par les oreilles les moins performantes des plus jeunes guitaristes en herbe.

Cependant, d'autres guitaristes au toucher si exceptionnel sont reconnaissables sans pour autant que l'ingrédient "même guitare" soit indispensable. Pour Brian May, c'est le toucher exceptionnel d'un guitariste de génie, combiné à cette guitare hors norme (donc sonnant de manière originale), des sonorités particulières brillantes et médiums des Vox, des samplings et autres harmonisations, de l'utilisation des delays et Tone Blender qui ont fait la "patte" de Queen.

Je pense qu'on associe assez facilement le tapping à Van Halen, le legato à Satriani, la wah-wah à Hendrix, les bends à B.B. King, les open-tunnings et les arpèges rock à Jimmy Page, parce qu'ils ont développé un style tout personnel autour de tous ces éléments... C'est l'exercice difficile qui contraint à développer un style vraiment particulier.

Et dans la guitare électrique, comme beaucoup d'autres disciplines, les choses sont à deux vitesse : les plus débrouillards brûlent les étapes haut la main, alors que ceux qui sont nés carrément dans un environnement hyper-favorable, semblent plus enclins à pédaler dans la semoule : je m'explique, d'abord sur le fait que les cordonniers soient les plus mal chaussés.

Là encore, c'est avec une guitare bricolée, assemblage de "morceaux" de guitares glanés là et là qu'EVH a créé et développé le principe de la superstrat. On raconte que Ron Thal a démarré sa carrière en arrivant au studio avec une Ibanez trouée (effet gruyère) mais surtout dont les micros craquaient, les frettes vibraient et le son était relativement peu stable. Steve Morse bricolait une Telecaster en y fixant des micros doubles bobinages avant d'avoir son modèle signature chez Music Man...

En contrepartie, des expériences personnelles m'ont permis de constater que certains débutants disposaient d'un budget colossal pour démarrer, se payant un set débutant constitué d'un 2 corps Marshall et d'une Gibson Les Paul vintage (de 1971) pour finir par égratigner des années durant les accords barrés de La, et finir par stocker le tout dans un grenier (le revendre aurait été un déshonneur pour la famille) avant de se mettre au karting.

Si pour un guitariste lambda, une guitare, un ampli, un effet, peuvent évidemment contribuer à approcher le style particulier de ses idoles, il arrive bien souvent qu'il faille ajouter pas mal de "poudre de perlimpinpin" pour obtenir un bon réalisme. Mais c'est ce parcours qui est bénéfique : le système D contraint à développer en partie ce dont les autres disposeraient. Et ça fait partie de l'initiation que de se retrouver confronté à ces réalités.

Je conçois qu'avec humilité, un guitariste conserve sa toute première guitare qui n'a qu'une valeur sentimentale. Généralement les modèles premier prix des kits pour débutants vieillissent mal, et elles deviennent vite injouables avec les années. Cependant, en admettant que la seconde guitare soit une bonne américaine d'occasion, voire une neuve si les moyens le permettent, il est totalement possible de conserver ça toute une vie...

Plus qu'il y a 20 ans, une guitare est customisable, et les opérations d'entretien deviennent accessibles financièrement (remplacer les frettes) voire faisables techniquement (changer l'électronique). Il n'est pas rare de voir se combiner un attachement sentimental au développement d'une jouabilité exceptionnelle, à tel point que le guitariste connait sa guitare mieux que personne.

Dans ces cas-là, aucune raison d'en changer. Sauf si justement, elle ne répond pas à toutes les attentes, les vôtres comme celles de vos partenaires musicaux. En effet, si les matériels électroniques présentent une durée de vie, une limitation à fonctionner partout dans le monde (avec des différences de tensions électriques assez élevées, au point de "fatiguer" les alimentations), la guitare semble, si sa lutherie le permet, être invincible.

Même exposée aux pires des chocs, beaucoup de casses sont réparables, et les flight-cases thermo-moulés sont ultra-résistants (SKB faisait même une pub aux USA et au Canada avec un gros poids-lourd qui écrase un flight de guitare, instrument joué quelques secondes plus tard par un blond permanenté dans un énorme ampli de type californien !) A condition de prendre soin de sa guitare, elle peut (ou semble) durer toute une vie.

Par contre, je respecte ceux qui ne s'encombrent pas de détails, qui disposent d'un ou plusieurs réglages de sons par morceau, de quelques amplis pour couvrir les besoins en clean, crunch ou saturé, et bien sûr plusieurs guitares pour varier les combinaisons, alterner manches érables et manches palissandres, micros single coil et humbuckers, les vibratos et les chevalets fixes, les 6 et les 7 cordes, les actives et passives, les vintages et les modernes, les hybrides avec piezo et les électriques, ...

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C'est certain, il est possible d'approcher une telle variété avec l'électronique actuelle. Line 6 nous a démontré que la Variac combinée au dernier POD et à l'ampli Vetta II permettait de disposer de tout ça en même temps. C'est certainement efficace ! Mais peu de guitaristes ont finalement envie d'un son d'électro-acoustique sans sentir vibrer la caisse contre son bras, peu d'entre nous sont convaincus par le manque de réalisme des sons synthétiques des meilleurs claviers reprenant des sections de cuivre ou ... des distorsions de guitares.

Et si dans une moindre mesure tout multi-effet propose une émulation de guitare acoustique depuis le Zoom 505 (1995), si chaque micro simple bobinage de toute guitare d'entrée de gamme peut être gonflé artificiellement au travers d'un process de modélisation d'un gros double superdistorsion combiné à un énorme Soldano et ses deux 4x12", d'aucun ne retiendra ce "palliatif" comme une solution durable en enviable.

Si la technologie a permis de modéliser presque tout, en apparence, elle ne peut remplacer sentimentalement ce qu'à été un premier instrument, elle ne va sûrement pas reproduire la vibration que l'on retrouve dans une vraie Les Paul connectée à un Vox ou une Fender Strat Standard dans un Marshall.

Et les alternatives semblent aujourd'hui les suivantes : soit on "bricole" honorablement son petit matos pour reproduire musicalement les sons dans une approche toute personnelle, soit on dispose de beaucoup de matos, au prix fort, pour couvrir la large palette de la polyvalence sonore sans pouvoir accorder à ses multiples instruments la moindre valeur sentimentale.

Et encore, les choix peuvent être quand même assez guidés, orientés. Je recommande, par exemple, de favoriser sa relation avec son instrument favori (sa n°1), et de lui offrir une palette cohérente de sonorités : des effets provenant d'une même gamme, des niveaux de saturations réellement complémentaires. Ça facilite les raccordements (alimentation, hauteur des fiches pour homogénéiser l'utilisation de patch-câbles dans un pedalboard).

Travailler dans une même marque garantit que la distorsion et l'overdrive seront construites sur des concepts supplétifs. Que les fréquences d'un delay ne "boufferont" pas celles d'un chorus. De plus, si Fender teste un de ses derniers amplis, il va le faire avec une guitare Fender, pas avec une Gibson.

Et puis sentimentalement, le newbie qui voit un même mot sur la tête de sa guitare et son ampli, va nécessairement développer un syndrome d'appartenance. Sans pour autant "faire comme" s'il était endorsé, il va être rassuré sur le fait que si le kit est vendu au plus grand nombre ainsi, la combinaison n'est pas hasardeuse, elle est éprouvée pour ... quelque chose, produire un son cohérent par exemple...

Cette sensation est importante et aide à forger une réelle identité musicale, s'associer à un concept technique et marketing qui, s'il ne fait pas rêver, renforce le sentiment d'appartenance à la Caste Squier, Ibanez ou Storm. Ça vous fait sourire, c'est que vous avez dépassé ce stade d'appartenance pour progresser, mais sachez que certains ne transgresseront jamais.

Et ce sentiment est d'autant plus important qu'il est proche de celui qui ne possède qu'une guitare pour la vie. Appartenir et rester fidèle, sont des notions construites sur des valeurs morales qui finalement sont proches de nos cultures où l'on est rapidement catalogué (au risque d'être marginalisé) et où la monogamie est de rigueur. Un musicien mono-gamme, c'est restrictif !

Ceux qui utilisent une guitare pour un son donné, au même titre qu'ils sortent un tournevis plat lorsque les vis ont une forme à la con, ceux-là ne sont pas pour autant condamnables. Ils font preuve d'un sens pratique évident, dans un contexte de choix qui relève du confort, mais qui se veut rassurant. Du crédit, à tous les sens du terme !

Et cette confiance est en fait plutôt donnée par ceux qui ne sont pas là pour "bricoler", justement ! Pas d'attache, sinon à quelque chose d'immatériel, c'est le choix qui constitue le son et non l'instrument : le talent de l'interprète et non d'un ensemble musicien, matériel de musique.

La pertinence des choix est d'autant plus rassurante que les combinaisons sont éprouvées : pas de fautes de goût, on utilise une guitare Gibson pour les grosses saturations, une Fender pour des sons plus fins, plus précis. Chaque chose à sa place, et tout devient efficace. Les contraintes liées au coût, il faut en faire abstraction, celles liées à l'encombrement aussi, d'ailleurs, on n'a rien sans rien ma p'tit' Dame !

Les deux philosophies se développent, se cultivent et cohabitent dans un monde de guitaristes qui, même s'il est souvent mené par les lois de la société de consommation, est truffé d'obstacles et de tentations. Comment lutter efficacement contre la tentation provoquée par cette copie japonaise qui pourrait me permettre d'aller plus vite sur le manche.

Heureusement, de manière freudienne, même, je dirai que la retenue est la même que pour les petits culs qui s'agitent devant nos yeux fébriles : on peut regarder avec envie sans pour autant consommer. Et là encore, c'est pareil, on peut essayer sans pour autant craquer et se commettre dans cette inénarrable infidélité en ayant acheté une nouvelle guitare dans la perspective de remplacer celle qui nous suit depuis plusieurs années.

J'ai personnellement lu que Joe Bonamassa possédait près de 400 guitares chez lui, et qu'il essayait de toutes les "jouer"... Comment fait-il ? Pourquoi ? Je ne comprends pas comment un gars en permanence sur les routes (c'est son métier) arrive à tenir ce même engagement... Parce que je crois aussi qu'il y a une âme derrière chaque guitare, qu'elle est telle un animal de compagnie, fâchée ou conciliante et nous facilite la tâche que si on a montré beaucoup d'amour pour elle...

Hormis cet aparté humoristique, je ne crois pas ça, du moins, je ne peux vous écrire que je suis complètement fou, que j'ai parfois dormi avec ma guitare comme avec ma compagne et que j'ai constaté sa hargne lorsqu'elle a subi, passive, mes infidélités. Mais le ressenti est assez proche, je suis pratiquement certain de n'être pas le seul à avouer ce type de rapport avec son instrument, personnalisation totale d'un assemblage de bois, plastique et métal...